L’importance  du mental et la place des émotions

Avez-vous un exemple de situation où vous avez dû faire appel à votre force mentale ou qu’elle vous a fait défaut ?

Permettez-moi de prendre plutôt en exemple 2 expériences – positive et négative – vécues avec les 2 athlètes  d’exception que j’ai eu le privilège d’accompagner durant leur longue carrière respective : le Suisse Werner Günthör (triple champion du monde en 1987, 91 et 93) et la néo-zélandaise Valérie Adams (double championne olympique (2008 et 2012) et quadruple championne du monde (2007, 09, 11, 13).

Résultat de recherche d'images pour "Werner Günthör"Dix jours avant les championnats du monde d’athlétisme de Rome en 1987 – soit en pleine préparation dans notre centre d’entraînement national à Macolin – Werner Günthör et moi-même apprenions que son grand rival Alessandro Andrei venait d’améliorer 4 fois le record du monde dans une même compétition à Viareggio. Cette nouvelle  a eu une répercussion désastreuse sur l’entraînement de Werner qui a perdu en quelques instants toutes ses qualités techniques et physiques simplement parce que le choc émotionnel était trop brutal. Nous avons terminé la matinée par une partie de tennis et une… bonne bière réparatrice !

Nous n’avons pas cherché à nous prouver quelque chose ce jour-là. Nous avons opté pour le « lâcher-prises » et une saine discussion sur les conséquences positives de cette situation pour lui. En effet, dès cet instant, toute la pression du public et des fonctionnaires italiens reposait sur les épaules de son rival. Nous avons également évoqué les réactions que pourraient provoquer sur Werner le comportement d’un public italien quelquefois excessif pour déstabiliser les rivaux de leurs athlètes. C’est peut-être en me signalant que sa seule réponse serait celle du ruban métrique en fin de compétition que j’ai pu constater que mon athlète avait gardé toute son agressivité : Werner remporta brillamment son premier titre de champion du monde avec un jet à 22,23 m, laissant son rival au 2ème rang avec un jet à 21,88 m.

Si Werner Günthör n’a que rarement échoué dans une grande compétition internationale durant sa longue carrière, il faut attribuer sa maîtrise mentale au travail qui a été réalisé au quotidien par le judicieux mariage du travail technique et physique avec les exigences de « tête » et de « cœur » que représente le travail mental et émotionnel. La réussite lors des compétitions n’a été finalement que le prolongement de ce travail !

En ce qui concerne Valérie Adams – qui avait déjà derrière elle une carrière d’une bonne dizaine d’années quand j’ai débuté avec elle – j’avouerai que mon influence a été plus forte sur la stabilisation de sa technique et le développement de ses qualités physiques que sur son comportement en compétition. Certes, le fait de se sentir plus précise et plus explosive dans son geste a constitué une valeur ajoutée à sa force mentale exceptionnelle due en grande partie par la promesse faite à sa mère mourante alors qu’elle n’avait que 14 ans, ainsi qu’à sa patrie chérie de devenir la meilleure lanceuse du monde ; une motivation hors du commun qui l’habite encore aujourd’hui alors que son corps – après 17 ans d’entraînement titanesque – ne lui permet plus de repousser ses limites.

Valérie est à ce jour l’athlète qui a remporté le plus de victoires consécutives (56) dans l’histoire de l’athlétisme et c’est précisément d’elle que je voudrais parler pour illustrer un exemple d’échec… pour autant qu’on puisse parler d’échec ?

C’est en septembre 2010 lors d’un stage de 10 jours qu’elle a fait en Suisse entre 2 compétitions internationales que nos chemins se sont recroisés, 8 ans après l’avoir découverte comme jeune espoir de 17 ans à Auckland. J’étais alors le préparateur physique du team Alinghi dans le cadre de la Coupe de l’América. Alors qu’elle venait de vivre une période difficile aussi bien dans sa vie privée que sportive, elle a choisi de venir poursuivre sa carrière en Suisse avec un objectif bien précis : une 2ème médaille d’or aux JO de Londres en 2012. L’aventure débutait bien puisqu’elle remportait en 2011 son 3ème titre de championne du monde avec un record personnel à 21,24 m.

La préparation des JO s’est déroulée dans de bonnes conditions et cette année 2012 s’annonçait comme celle de tous les records. Durant les 3 mois précédant les JO elle dominait véritablement toutes ses rivales et notamment la lanceuse biélorusse Ostapchuk qui, à Rome début juin, lançait 19,54 m, alors que Valérie propulsait son poids à  21,03 m pour sa première compétition. Pourtant, avec les semaines qui s’écoulaient, nous nous sommes méfiés en constatant que sa principale rivale n’apparaissait plus dans les compétitions suivantes (Diamond Ligue) alors que dans son pays des résultats au-delà de 21,00 m semblaient effectivement avoir été réalisés. Nous sommes restés fidèles à notre préparation qui laissait indiscutablement présager d’une performance de 21,50 m et c’est en grande forme que nous avons fait le déplacement à Londres. C’est alors qu’une aventure qui aurait pu être de rêve se transforma lentement mais sûrement en cauchemar.

Si l’accueil de la délégation  néo-zélandaise avec son légendaire Haka a été très chaleureux, la suite fut plutôt déroutante : alors que Valérie – véritable icône dans son pays – avait demandé de pouvoir bénéficier d’une chambre individuelle, on lui offrait une chambre individuelle certes, mais borgne (oui, 4 parois avec 1 porte !). Première déception. Qu’elle « avale » cependant en choisissant de partager une chambre avec une autre athlète. Mais le lendemain, veille de la compétition, alors que nous nous apprêtions à nous rendre au stade pour une dernière séance d’entraînement, Valérie complètement désemparée fait irruption dans ma chambre en criant : « Mon nom ne figure pas dans la liste des 2 groupes de qualifications du lendemain matin ! » Alors que nous n’avions pas d’autre choix que celui de nous rendre à l’entraînement, la délégation néo-zélandaise était sur le qui-vive pour régler cet épineux problème. En vérité, il s’agissait bien d’une erreur administrative (oubli de cocher le nom de Valérie sur un formulaire officiel de confirmation de participation des athlètes) qui aurait pu causer la disqualification de la championne olympique en titre !

Ces épisodes véritablement imprévisibles dernières nous, il restait l’essentiel : la compétition avec une épreuve de qualification le matin et la grande finale en soirée. Si Valérie a réalisé un premier jet nul, son second de 20,40 m constituait tout de même sa meilleure performance en qualification d’une compétition majeure. Toutefois Valérie était visiblement contrariée en voyant sa rivale propulser à son premier essai son poids à 20,70 m avec une telle facilité qu’elle semblait lancer une balle de tennis. Le doute venait de s’installer dans sa tête déjà suffisamment mise à l’épreuve durant les événements précédents. Pendant les quelques heures de repos entre qualification et finale, Louisa Johnson, sa fidèle physiothérapeute et moi-même avons tenté de la rassurer et de focaliser son attention sur tous les exploits réalisés tout au long de la saison pour la recharger en énergie positive. Lorsqu’en début de soirée nous nous sommes déplacés dans le temple de l’athlétisme londonien, j’ai éprouvé un immense vide, un sentiment d’impuissance tragique, à tel point que j’ai demandé à Louisa, qui connait Valérie depuis le début de sa carrière, comment elle ressentait notre protégée. Sa réponse fut directe : très mal !

La compétition fut dramatique pour Valérie ; sa rivale « balançait » ses poids en toute décontraction au-delà des 21 m, laissant Valérie à 20,70Résultat de recherche d'images pour "valerie adams" m, complètement désespérée. Tous les conseils que je pouvais lui prodiguer à distance n’ont servi à rien, sinon à renforcer l’immense tristesse qui l’envahissait de n’avoir pas pu nous offrir l’or qui constituait son seul objectif. La remise des médailles fut pour moi davantage une ambiance d’enterrement que celle d’une fête. Devant les journalistes rassemblés dans la zone mixte du stade et qui me demandaient ce que je pensais de la performance d’Ostapchuk, je suis resté planté durant une vingtaine de seconde, une dizaine de micros tendus devant ma bouche, sans prononcer un seul mot. Finalement je leur ai leur dit : « Si vous avez compris mon silence, vous aurez aussi certainement compris ma réponse !  »  En effet, je ne pouvais exprimer à voix haute mes doutes concernant l’attitude déroutante d’Ostapchuk.

Une semaine plus tard, de retour en Suisse, alors que Valérie venait me rejoindre à mon domicile pour un lunch, la nouvelle est tombée, abrupte, mais pour moi pas du tout surprenante : sa rivale après un double contrôle a été disqualifiée pour dopage ! Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et nous avons  pleuré. Peut-être nous sommes nous rappelés qu’il y à 10 ans, je lui disais de ne jamais toucher au dopage, qu’elle avait tout pour dominer légalement sa discipline… même si le record du monde resterait difficilement accessible !

J’ai imaginé que les 5 lettres du mot COACH pouvaient se traduire par :

C comme Communicateur

O comme Orienteur

A comme Amour

C comme Compétent

H comme Honnêteté

C’est cette dernière qui a fini par nous donner raison. Dans la circonstance toutefois cette valeur aurait également pu être remplacée ou plutôt complétée par l’humilité dans ce merveilleux rôle d’entraîneur qui, malgré une préparation minutieuse dans son travail de stratège, de technicien et  d’humaniste, exige de rester humble et de comprendre que l’échec reste un acte pédagogique, un apprentissage inconfortable sur l’instant mais combien extraordinaire dans la durée d’une carrière.

Qu’en avez-vous tiré ?

Pour moi, en tant que coach, comme je viens de le préciser, notre métier est un acte d’humilité et une leçon de vie extraordinaire. C’est aussi la certitude que la préparation mentale du sportif doit être intégrée dans le travail quotidien de l’entraîneur et coach et  il convient, occasionnellement d’aider un sportif qui exige un soutien thérapeutique (par exemple lors d’une dépression) ou qui serait en situation conflictuelle avec son coach.

J’ai eu le privilège de collaborer avec différents psychologues ou préparateurs mentaux qui m’ont personnellement beaucoup apporté et naturellement également suivi avec succès des athlètes que j’entraînais. Lorsque l’athlète frise la dépression, l’entraîneur empathique peut également en souffrir et voir sa capacité à gérer la situation comme étant presque insurmontable. C’est alors que doit entrer en jeu le préparateur mental en assistant, dans une grande transparence, le duo entraîneur – entraîné. J’ai vécu cette situation douloureuse durant la saison dernière alors que Valérie sortait d’une double opération (coude et épaule) et tentait de revenir sans succès à son niveau compétitif. En lieu et place de défendre son titre de championne du monde à Pékin 2015 elle a ensuite été contrainte de subir une nouvelle opération de son genou droit.

 Il convient aussi de préciser que la langue peut également être un facteur de complication du dialogue entre l’entraîneur et son ou ses athlètes. Quand tout se passe pour le mieux et que le succès est la principale source de motivation des partenaires, on ne peut généralement pas imaginer le pire. Toutefois, dans la difficulté, les rapports deviennent très émotionnels et soudain chacun se met à s’exprimer dans sa langue maternelle et l’effort de compréhension de l’autre n’est plus le même. Dans une telle situation le psychologue peut jouer un rôle déterminant.

Mon expérience porterait à dire que, sur ce plan, le coaching d’un athlète  est moins complexe que celui d’une athlète : peut-être tout simplement parce que  la femme vit globalement davantage ses émotions qu’un homme ?

Mais ceux et celles qui me connaissent savent que pour moi les difficultés ou déstabilisations sont autant de défis qui nous font progresser. Donc jamais je ne dirai que j’ai une préférence dans le choix de coacher l’homme ou la femme. Pour l’avoir fait et encore le pratiquer aujourd’hui au plus haut niveau, je pense que dans une carrière d’entraîneur il faut avoir travaillé avec les deux.

   Résultat de recherche d'images pour "valérie adams"Dans tous les cas, je voudrais en venir à la lettre centrale du mot coach : le A de l’Amour pour le métier et, peut-être davantage pour ses athlètes, une énergie extraordinaire au service de la performance comme j’ai pu le vivre avec Valérie lors des championnats du monde à Daegu en 2011 où je n’avais pas eu la possibilité de l’accompagner en Corée. Juste après son jet record qui venait consacrer sa victoire, elle  sort de son sac de sport une lettre que je lui avais adressée pour l’encourager et lui rappeler les dernières consignes techniques importantes. Elle la brandit devant  une caméra TV en m’invitant, en guise de reconnaissance, à partager cette grande joie avec elle. Je n’oublierai jamais ce moment de grande complicité qui représente pour un coach un potentiel motivationnel extraordinaire. C’est certainement cette énergie qui m’anime à poursuivre mon métier au-delà des 70 ans !Résultat de recherche d'images pour "valérie adams"

www.youtube.com/watch?v=oCf2m6iPlQc  

www.youtube.com/watch?v=vtfYHHil2_E

 La fin de cet article dans 15 jours…LOGO-CERCLE-POUR-WEB[one_second]Insert your content here[/one_second][one_second]Insert your content here[/one_second]